Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

28/06/2010

Thierry

Thierry est arrivé en clinique pour un problème d’anorexie. Et oui, cette maladie ne touche pas que les femmes. Il avait 20 ans. C’était un jeune homme brillant, très cultivé et intelligent. Nous avons partagé beaucoup de choses ensemble : des lectures, des débats, des moments d’écriture où l’on faisait des poèmes en duo mais aussi du sport.

Thierry était fort maigre. Ses joues étaient creusées et l’on pouvait deviner au travers de son pull les saillies des os au niveau des épaules.

Les premières semaines furent très difficiles pour lui. Il avait besoin de bouger sans cesse. Cette hyperactivité est fréquente dans cette maladie. Il avait beau manger tout ce qu’on lui donnait, il ne prenait pas de poids. Les sanctions ont commencé à pleuvoir : confinement à l’étage puis dans sa chambre. Mais là, il s’agissait de le protéger des microbes, ses globules blancs étant fort bas. Malgré cela, il faisait sa gym dès qu’il le pouvait. Quand il put ressortir de sa chambre, une semaine après, c’était une libération. Et là, petit à petit, à grands coups de fourchette, de collations et de jus d’orange qu’on lui donnait pour favoriser la prise de poids, son poids décolla enfin.

Il eut une sorte de déclic. Il se mit à manger tout ce qu’on lui donnait, allait manger à l’extérieur des viennoiseries. Sans peur. Il fallait que ça aille vite. Il ne voulait pas manquer son semestre à l’université.

Il prit ainsi 10 kilos en à peine deux mois. Il remplissait ainsi son contrat de poids.

Un jour, je lui demandai qu’est-ce qui l’avait fait basculer dans la vie ? Il me répondit que sa mère était morte un an plus tôt d’une leucémie, qu’il était très lié à elle. Inconsciemment, il a voulu devenir comme sa maman, maigre en fin de vie. Par amour. Par souffrance. Parce que son deuil n’était pas encore fait. Et quand il comprit qu’il ne s’était pas pardonné de ne pas avoir été là au moment de sa mort, il s’infligeait cette anorexie qui avait alors toute sa raison d’être. Une fois reconnue, il la chassa à grandes bouchées.

Je l’ai encore revu quelques mois après sa sortie. Thierry était en forme, avait repris du poids et croquait la vie à pleines dents !

15/06/2010

Laura

Laura est arrivée à la clinique après un séjour en médecine interne où elle a d'abord été gavée par sonde gastrique pour reprendre rapidement quelques kilos. Son poids était très bas. La maigreur se dessinait fortement sur son visage. Ses joues étaient creusées. Son contrat de poids était à 10 kilos de plus.

Très vite, Laura montrait des signes de grand malaise. Elle a commencé par avoir des problèmes avec sa voisine de chambre. Elle mettait de la musique très fort pour couvrir le bruit de ses pas. Et sa voisine était là pour dépression et n'arrivait plus à se reposer. Elle marchait sans cesse dans les couloirs, faisait des allers-retours des dizaines de fois. Elle ne tenait pas en place. Même confinée à l'étage et en interdiction de sortie, elle avait la bougeotte et c'était énervant pour tout le monde de la voir parcourir les allées. Rapidement, elle me dit qu'elle n'arrive pas à rester en place, qu'elle marche pour ne pas réfléchir. Je fus frappée par son comportement. Elle s'effaçait complètement au contact des autres. Elle parlait peu. Elle se dévalorisait. Elle n'avait aucun amour propre. Elle se comportait comme quelqu'un de soumis qui a peur de déranger.

A table, il était difficile de manger à côté d'elle. Je n'étais pas à sa table mais j'entendais dire qu'elle regardait toujours les assiettes des autres, attendant les restes de crudités ou autres. Elle savait exactement ce que ses voisines mangeaient et comptaient leurs calories en plus des siennes. Tout changement de voisin à table était déstabilisant.

Laura me disait qu'elle aimait bien manger. Cela se voyait. Elle était toujours la première à arriver à table, à se servir de potage dès qu'il arrivait. Elle mangeait en tremblant, parce qu'elle avait faim, me dit-elle. Un jour, elle m'accosta dans le couloir et me dit avec grand malaise :

- Je n'aurais pas dû manger mon dessert.

- Pourquoi donc ?

- Parce que j'ai fait une crise de boulimie à 1000 kcal. Tu crois que je vais prendre du poids ?

J'étais un peu stupéfaite. Compter les calories d'une crise... J'ai juste tenté de la rassurer.

Un jour, je la vis les larmes aux yeux dans le couloir. Je lui demandai si je pouvais faire quelque chose. Elle fit mine de ne pas vouloir en parler. Puis elle revint près de moi et me raconta son histoire. Horrible. Abominable.

-A 19 ans, j'ai fait un arrêt cardiaque. J'avais plus que 26 kilos.

-26 kilos ? Où étais-tu ?

-Chez mes parents.

-Et quoi ? Ils n'ont pas vu que tu restais allongée tout le temps, que tu ne mangeais plus, que tu étais maigre ?

-Si mais ils s'en foutent. Surtout mon père. Si je suis dans une caisse, ça l'arrangerait bien.

-Comment ça ? Pourquoi ?

Ses traits se figèrent. Ses yeux s'assombrirent. Elle fit une grimace.

-Mon père ne m'aime pas. Il me fait des choses...

Je fus secouée. Davantage quand elle me confia que son père l'avait encore touchée deux semaines avant d'aller en clinique ! Et de fait, elle s'habillait toujours de la même façon. Peu féminine. Des pulls très larges et longs recouvrant ses jeans. Elle ne supportait de voir ses seins se redévelopper avec la reprise de poids. Elle ne cachait pas son vécu douloureux. Elle en parlait à tout le monde. Et elle se sentait coupable par rapport à son père. Elle avait très peur de lui. Sa mère, dans tout cela, savait ce qu'il se passait mais elle aussi, était sous l'emprise de son mari. Elle n'osait donc rien dire. Malgré cette histoire d'inceste, Laura ne voulait pas déposer plainte à la police car cet homme était son père malgré tout et elle avait besoin de lui. Elle avait aussi un frère de 8 mois plus jeune qu'elle. Son père ne voulait pas de fille mais un fils. Aussi, une fois qu'elle fut née, sa mère tomba enceinte directement. Laura ne parlait quasi pas à son frère et vice versa. Deux étrangers.

Je compris au fil des semaines pourquoi elle était si effacée, pourquoi elle était si nerveuse. Ces images d'abus repassaient sans cesse dans sa tête. Elle marchait pour ne pas y penser. Elle marchait pour limiter la prise de poids. Elle marchait pour que sa féminité ne se redéveloppe pas. Elle nettoyait toujours les tables car ça l'occupait, disait-elle. Mais elle semblait vraiment prendre son rôle dans le ménage à coeur. "J'ai l'habitude", disait-elle.

Elle parlait peu avec les autres. Quelques phrases par ci par là, larguée pendant un aller dans le couloir. Il était difficile d'avoir une conversation de plusieurs minutes avec elle. Elle devait bouger. Elle se sentait seule. Il y a avait de quoi. Son visage portait un masque douloureux.

Beaucoup d'autres patientes avaient du mal avec elle. Toutes ses voisines de chambre se plaignaient et ne restaient pas plus de 3 jours avec elle. A cause de ses manies. J'ignore exactement lesquelles. Tout ce que je sais, c'est qu'elle se montrait fort égocentrique dans sa chambre. Peut-on la blâmer ? Non. Qui sommes-nous d'ailleurs ?

Laura est une jeune femme intelligente. Malgré ses conditions de vie, elle a réussi des études en école supérieure et s'était mise à travailler. Elle vivait avant son hospitalisation chez sa grand-mère puis finalement dans un appartement que son père n'a pas tardé à liquider sans lui demander son avis dès qu'elle rechuta.

Cette histoire est dure, cruelle, triste. Mais derrière cette jeune femme renfermée, se cache la petite veilleuse. Celle qui vous pousse vers la vie, aussi dure qu'elle puisse être. Laura pleurait mais elle souriait aussi de bon coeur. Rendait service à tout le monde et disait "merci" dès que le moindre petit geste chaleureux lui était adressé.

Je ne sais pas où elle en est à présent. Je sais que son séjour en clinique a duré plus d'un an et qu'elle allait vivre dans un appartement supervisé, loin de ses parents. Elle m'a beaucoup marquée. Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas. Mais je ne l'oublie pas...

31/05/2010

Autre Rubrique : Histoires Anonymes

 

IMG_0353.JPGIl faut pouvoir tirer du positif de nos expériences. Il est intéressant de pouvoir aussi en tirer des leçons. J'ai été hospitalisée 9 fois. Plus précisément, j'y ai passé 48 mois, soit 4 ans de ma vie, sur 7 ans ! Ce n'est guère glorieux. C'est même lourd à porter comme bagage. Mais si je me suis montrée persévérante, si j'ai accepté de passer autant de temps dans cette clinique, c'est parce que j'ai toujours eu la foi et l'espoir de guérir un jour. Je souffre toujours d'anorexie restrictive aujourd'hui et suis sur le qui-vive mais je me soigne chez moi cette fois-ci. Je tente de remonter la pente autrement.

Je crée une autre rubrique pour que ces années passées en clinique ne soient pas inutiles. Si je peux aider, au travers de ce blog, ne fut-ce qu'une personne à s'en sortir, mon combat en vaut la chandelle. Le positif de ces séjours est que j'ai eu l'occasion d'aller à la rencontre de beaucoup de filles, de femmes et de jeunes hommes qui souffraient de troubles alimentaires comme moi. J'ai pu parler énormément. Je me suis montrée à l'écoute de leurs difficultés, pour les comprendre, pour me comprendre. J'ai partagé énormément d'émotions, que ce soient de la tristesse, du désespoir, de l'incompréhension, des peurs, des éclats de joie. J'ai vécu des victoires et des échecs. Nous avons vécu ensemble de longs moments. Et dans ces moments difficiles en clinique, se créent aussi des amitiés. Fortes. Sincères. Inébranlables. D'autres personnes croisent votre route sans avoir échangé des conversations. Tout est question d'affinités, comme partout.

Chacun. Chacune. Adolescent. Adulte. Ils ont tous leur propre histoire et un trouble alimentaire qui s'exprime de multiples façons. J'ai été témoin. J'ai beaucoup observé. J'ai beaucoup parlé. Il va de soi que les prénoms que j'utilise sont faux.